« Je suis en déprime, je n’arrive pas à passer le cap. J’ai eu un psychiatre pendant longtemps, c’était dix minutes. Quand ça allait mieux, il diminuait les médicaments, quand ça allait moins bien, il les augmentait, quand ça n’allait plus du tout, il m’envoyait en clinique. Jusqu’au jour où je suis allée voir mon médecin traitant, et je lui ai dit : « Ou vous me prenez en main, ou j’arrête tout ». Il m’a suivie jusqu’à ce qu’il me dise : « Je ne peux plus vous gérer, c’est pas mon domaine. Il faut aller voir un psychiatre ». Elle est gentille, elle prend son temps. Elle essaye des traitements. Est-ce qu’elle trouvera ? Ma première déprime, c’était il y a plus de cinquante ans, et ça a toujours duré. Je connais tous les signes de la déprime, c’est décourageant, décourageant. Moi, je suis arrivée d’année en année à dire : « Ça va ? » – « Ça va », même à mes enfants. À quoi ça sert de dire que ça ne va pas ? Qu’est-ce que ça va changer ? Ils ne peuvent rien faire. Ils doivent se dire : « Elle est en forme ». Ils vont se lasser d’entendre dire : « Ça ne va pas». Un de mes frères fait de la déprime, il m’a dit il y a quelque temps : « Je m’en veux, j’ai été sévère avec toi, je te disais : remue-toi ! Je ne savais pas ce que c’était » – « Maintenant, tu l’apprends ! » Ma dépression, ce n’est pas de ma faute. On m’a enlevé l’utérus, c’était douloureux, mais j‘aurais préféré qu’on m’enlève trois utérus plutôt que d’être dépressive ».

Extrait de « Kilomètre 25 746 » de Margot Morgiève, chercheuse en sciences humaines et sociales.